Comment se fabrique le consensus ? Psychologie des foules, influence sociale et manipulation des masses

Pourquoi pense-t-on parfois comme tout le monde sans même s’en rendre compte ? Comment une opinion devient-elle progressivement une évidence ? Pourquoi certaines idées finissent-elles par sembler normales, naturelles, incontestables, tandis que d’autres deviennent marginales, suspectes, voire impensables ?
Ces questions ne concernent pas uniquement la politique, les médias ou la propagande. Elles touchent à quelque chose de plus profond : le fonctionnement psychologique et social de l’être humain. Celui-ci est un animal profondément social. Il a besoin des autres pour apprendre, s’orienter, coopérer, appartenir, se protéger et donner du sens à ce qu’il vit. Une grande partie de ce qu’on sait du monde ne provient d’ailleurs pas de l’expérience directe, mais de ce que d’autres transmettent. Personne n’a mesuré lui-même la distance de la Terre à la Lune ni vérifié personnellement le taux de chômage de son pays : on s’en remet à des sources.
Cette capacité d’adaptation est une force considérable, mais elle possède un revers : on se montre sensible aux normes du groupe, à l’autorité, à l’imitation, à la répétition, au regard d’autrui et à la perception de ce que pense la majorité. Comprendre ces mécanismes ne revient pas à sombrer dans une théorie du complot. C’est faire œuvre de pédagogie : apprendre à distinguer ce que l’on pense réellement de ce que l’on a appris à penser, ce que l’on a directement observé de l’interprétation qui en est proposée, son identité personnelle des identités collectives auxquelles on appartient. Cette distinction est fondamentale pour développer une véritable autonomie psychologique.
Le consensus n’est pas nécessairement la vérité
Spontanément, on associe consensus et vérité. Si beaucoup de personnes pensent une chose, on la juge facilement probable : si tout le monde le pense, il doit bien y avoir une raison. Or la psychologie sociale montre de longue date que le nombre de personnes soutenant une opinion peut influencer le jugement indépendamment de la justesse de cette opinion.
Les expériences de Solomon Asch, menées dans les années 1950, en offrent l’illustration la plus connue. Le dispositif est d’une grande simplicité. Un participant est assis avec plusieurs autres personnes, à son insu complices du chercheur, et doit dire laquelle de trois lignes tracées sur une carte a la même longueur qu’une ligne de référence. La bonne réponse saute aux yeux. Mais à certains moments, les complices donnent tous, l’un après l’autre, la même réponse manifestement fausse. Le participant, qui répond en dernier, se retrouve alors face à un dilemme : croire ses yeux ou suivre le groupe. Environ un tiers des réponses données dans ces situations se sont alignées sur l’erreur du groupe, et une majorité de participants se sont conformés au moins une fois. Une revue systématique de Capuano et Chekroun (2024), consacrée aux recherches sur la conformité depuis 2004, confirme que le phénomène demeure robuste, tout en soulignant le poids de la culture, de l’âge et du contexte expérimental.
On retrouve la même mécanique dans la vie quotidienne. Dans une réunion, quand tous les collègues approuvent un projet que l’on trouve bancal, il devient soudain difficile de se demander si l’on ne se trompe pas soi-même. Le doute se retourne contre soi plutôt que contre l’idée.
Cela ne signifie pas que les êtres humains sont des marionnettes. Cela signifie qu’ils sont perméables à leur environnement social, perméabilité qui aide à apprendre et à s’adapter, mais qui peut aussi conduire à confondre popularité, normalité et vérité. Une opinion majoritaire peut être juste, ou fausse : pendant des siècles, presque tout le monde a cru que le Soleil tournait autour de la Terre. Une opinion minoritaire peut être absurde, ou annoncer un changement social majeur. Le nombre ne constitue donc jamais, à lui seul, une preuve.
Les mécanismes qui contribuent à fabriquer un consensus
Il n’existe pas de machine universelle permettant à quelques personnes de contrôler mécaniquement la pensée de millions d’autres. La réalité est plus complexe. Des mécanismes psychologiques, sociaux, médiatiques et culturels interagissent, certains de façon intentionnelle, d’autres de façon parfaitement spontanée. C’est leur combinaison qui peut devenir particulièrement puissante.
La sélection de l’information : ne jamais voir toute la réalité
Dans Public Opinion (1922), Walter Lippmann observe que les individus ne peuvent avoir une expérience directe de l’ensemble du monde dans lequel ils vivent. On ne peut être présent dans tous les pays, assister à tous les événements politiques, vérifier toutes les statistiques ni rencontrer toutes les personnes dont parlent les médias. On dépend donc nécessairement de représentations. Lippmann parle d’un « pseudo-environnement » : on réagit largement à l’image du monde qui nous parvient plutôt qu’à la réalité dans toute sa complexité.
Un exemple aide à saisir l’idée. Une personne qui suit chaque jour les journaux télévisés voit défiler des cambriolages, des agressions et des accidents, choisis parce qu’ils sont marquants. Elle peut en conclure que son quartier, voire son pays, est devenu très dangereux, alors que les statistiques locales racontent parfois une tout autre histoire. Elle ne ment pas, elle ne se trompe pas par bêtise : elle raisonne correctement à partir d’un échantillon du réel qui n’est pas représentatif.
Cette idée reste décisive à l’ère numérique, où les algorithmes trient à leur tour ce qui parvient sous les yeux de chacun. Avant de se demander ce que l’on pense d’un événement, une question mérite d’être posée : quelles informations ont contribué à construire cette représentation ? On ne peut pas penser à partir de ce que l’on n’a jamais vu, entendu ou appris, et la première étape de toute représentation est donc une sélection, qu’elle soit institutionnelle, médiatique, algorithmique ou simplement liée aux habitudes d’attention.
L’agenda-setting : ce dont on parle finit par paraître important
Un mécanisme plus subtil consiste non pas à dire aux gens ce qu’ils doivent penser, mais à contribuer à déterminer à quoi ils pensent. C’est l’idée centrale des recherches sur l’agenda-setting, ou « mise à l’agenda » (McCombs & Shaw, 1972). Un sujet qui occupe continuellement l’espace médiatique et conversationnel tend à se voir accorder davantage d’importance.
Imaginons qu’un fait divers spectaculaire occupe les écrans pendant deux semaines, avec des éditions spéciales, des plateaux d’experts et des reportages sur place. Pendant ce temps, un sujet lent et diffus, comme la dégradation des sols ou l’isolement des personnes âgées, n’est évoqué qu’en une minute, une fois par mois. Si l’on demande ensuite aux gens de citer les problèmes qui les préoccupent le plus, le premier sujet a de fortes chances de dominer la liste, non parce qu’il est objectivement plus grave, mais parce qu’il a occupé tout l’espace. Un événement dont on n’entend jamais parler paraît secondaire, tandis qu’un autre, évoqué chaque jour, devient peu à peu central.
La visibilité d’un problème n’est donc pas proportionnelle à son importance objective. La confusion est très humaine : croire que ce qui occupe le plus le champ de l’attention est ce qui pèse le plus dans le monde.
Le cadrage : la manière de raconter transforme la perception
Une fois un sujet rendu visible, reste à déterminer comment il sera présenté. Les sciences de la communication parlent de framing, que l’on traduit par cadrage (Entman, 1993). Le cadrage ne consiste pas forcément à inventer des faits. Il met certains éléments au premier plan, en laisse d’autres dans l’ombre et propose une lecture particulière des causes, des responsabilités et des conséquences.
Prenons une même journée de mobilisation, avec des milliers de personnes dans la rue pour protester contre une réforme qui touche leur pouvoir d’achat. Selon le cadre choisi, le récit peut prendre des directions très différentes.
Un premier titre pourra dire : « Des milliers de citoyens se mobilisent pour défendre leur pouvoir d’achat. » Le cadre est celui de la revendication : l’attention se porte sur ce que demandent les manifestants et sur les raisons de leur colère.
Un deuxième titre dira : « Les manifestants paralysent la circulation et perturbent des milliers d’usagers. » Le cadre est devenu celui de la gêne : la question n’est plus « Que demandent-ils ? » mais « Combien de personnes sont pénalisées ? ». Les revendications, même parfaitement légitimes, passent à l’arrière-plan.
Un troisième titre annoncera : « Des casseurs infiltrent le cortège, plusieurs vitrines brisées. » Le cadre est celui du désordre et de la sécurité. Quelques dizaines de personnes violentes sur des milliers de manifestants pacifiques peuvent alors devenir l’image de l’ensemble, et le groupe tout entier finit par apparaître comme illégitime ou dangereux. Le débat de fond sur la réforme a disparu sans que personne n’ait eu à l’écarter explicitement.
Dans les trois cas, les faits observables peuvent être en grande partie identiques. C’est la hiérarchie entre eux qui change, et avec elle la question que le lecteur se pose spontanément. Le mécanisme fonctionne d’ailleurs dans tous les sens : un cadrage peut aussi sublimer un mouvement en ne montrant que ses images les plus sympathiques et en taisant ses dérives.
Le vocabulaire joue le même rôle, à plus petite échelle. Parler de « cotisations » ou de « charges », de « licenciements » ou de « plan de réorganisation », d’« impôt » ou de « contribution », c’est déjà orienter le jugement avant même d’avoir discuté du fond. Les psychologues Elizabeth Loftus et John Palmer l’ont montré de façon frappante : des témoins visionnent la vidéo d’un même accident de voiture, puis estiment la vitesse des véhicules. Ceux auxquels on demande à quelle vitesse les voitures se sont « écrasées » l’une contre l’autre donnent des estimations nettement plus élevées que ceux à qui l’on dit qu’elles se sont « touchées » (Loftus & Palmer, 1974). Un seul verbe a suffi à modifier le souvenir.
Les chiffres eux-mêmes sont sensibles au cadrage. Dans une expérience devenue classique, Tversky et Kahneman (1981) demandent de choisir entre deux programmes face à une maladie menaçant 600 personnes. Présenté en termes de vies sauvées (« 200 personnes seront sauvées »), le programme sûr séduit la majorité. Présenté en termes de morts (« 400 personnes mourront »), alors qu’il s’agit rigoureusement de la même situation, la majorité le rejette. La question n’est donc pas seulement « Est-ce vrai ? », mais aussi « Qu’est-ce qui a été choisi pour permettre de comprendre cette réalité ? ».
Bernays et l’ingénierie du consentement
Edward Bernays, publicitaire et conseiller en relations publiques, est l’une des figures fondatrices des relations publiques modernes. Dans Propaganda (1928), il réfléchit explicitement à la manière dont les opinions publiques peuvent être influencées et emploie l’expression « engineering of consent », traduite par « ingénierie du consentement ». Le concept appartient à l’histoire documentée de la communication, mais il importe de ne pas lui faire dire plus que ce que les faits établissent.
Son exemple le plus célèbre est celui des « torches de la liberté » (1929). À l’époque, fumer en public est mal vu pour une femme. Pour le compte d’un fabricant de cigarettes, Bernays a fait défiler à New York, lors de la parade de Pâques, de jeunes femmes allumant ostensiblement une cigarette, présentée à la presse comme un symbole d’émancipation. Il ne s’agissait plus de vendre un produit, mais de l’associer à une valeur forte, la liberté, et de transformer un geste socialement déplacé en geste revendicatif. Ce récit repose en grande partie sur ce que Bernays en a lui-même raconté, ce qui invite à la prudence sur l’ampleur réelle de l’effet. Il illustre en revanche très bien la méthode : agir moins sur les arguments que sur les symboles et les associations d’idées.
Bernays ne démontre donc pas qu’une élite pourrait contrôler mécaniquement le cerveau des populations. Son travail montre plutôt qu’il est possible d’agir sur l’environnement symbolique dans lequel les individus décident : symboles, associations d’idées, émotions, relais d’opinion, répétition, réputation, recours à des figures d’autorité. Ces éléments rendent certaines représentations plus accessibles, plus familières ou plus acceptables que d’autres. On ne commande pas directement une opinion, on peut chercher à créer un environnement où certaines opinions deviennent plus probables.
L’imitation : ce que font les autres devient une information
Bien avant les réseaux sociaux, le sociologue Gabriel Tarde plaçait l’imitation au cœur des phénomènes sociaux (Tarde, 1890). On observe continuellement les autres : ce qu’ils font, ce qu’ils valorisent, ce qui fonctionne, ce qui est accepté, ce qui est récompensé ou sanctionné. C’est une forme d’apprentissage social.
Le choix d’un restaurant en est un bon exemple. Face à deux établissements voisins, l’un presque vide et l’autre plein, la plupart des gens vont spontanément vers le second, sans avoir goûté ni l’un ni l’autre. La foule est devenue une information : « Si tant de monde y va, c’est que c’est bon. » Cela fonctionne souvent, mais pas toujours : le premier restaurant est peut-être excellent et simplement mal situé. À force de voir les mêmes comportements, les mêmes opinions et les mêmes valeurs, on finit par les percevoir comme normaux.
Les réseaux sociaux ont considérablement amplifié cette dynamique en rendant visibles, en permanence, les signes d’approbation : mentions « j’aime », partages, commentaires, tendances, contenus viraux. Une vidéo qui affiche deux millions de vues paraît d’emblée plus crédible qu’une autre qui en affiche deux cents, avant même d’avoir été regardée. Mais la popularité reste distincte de la vérité.
Conformisme, identité sociale et polarisation
Quand la majorité devient une pression
Le conformisme désigne le processus par lequel une personne ajuste son comportement, son jugement ou son opinion à ceux de son environnement, parfois alors qu’elle pensait d’abord autrement. Pourquoi ? Parce que l’être humain ne cherche pas uniquement la vérité. Il cherche aussi l’appartenance, la sécurité, la validation, l’évitement du conflit et le maintien du lien avec son groupe.
Il existe ainsi un écart considérable entre penser quelque chose et oser le dire. Une personne peut intérieurement se dire « Je ne suis pas d’accord » et répondre extérieurement « Oui, effectivement ». Lors d’un cours, un enseignant demande : « Tout le monde a compris ? » Plusieurs élèves n’ont pas saisi, mais chacun voit que personne ne lève la main et en conclut que lui seul est perdu. Tous se taisent, et le silence général donne l’impression que tout est clair. Le consensus apparent n’est alors pas le reflet fidèle des convictions individuelles, mais parfois le résultat d’une pression sociale.
Quand le « moi » devient un « nous »
Avec la théorie de l’identité sociale, Henri Tajfel et John Turner ont profondément renouvelé la compréhension des phénomènes de groupe (Tajfel & Turner, 1979). On ne se définit pas seulement comme un individu isolé, mais aussi à travers ses appartenances : parent, professionnel, citoyen, sportif, militant, croyant, supporter, membre d’une génération ou d’un milieu culturel. Selon les circonstances, l’une de ces appartenances devient plus saillante que les autres.
Un supporter de football en offre une illustration familière. Seul chez lui, il peut être posé et nuancé. Dans les tribunes, entouré de maillots identiques, il chante les mêmes chants, partage les mêmes colères et adopte les mêmes réactions que son voisin. La question « Que veux-je faire ? » a cédé la place à une autre : « Que fait quelqu’un comme nous ? » La norme du groupe devient alors un guide du comportement. On retrouve la même logique dans une famille (« chez nous, on a toujours voté comme ça »), dans une profession (« dans notre métier, on ne dit pas ces choses-là ») ou dans une communauté militante.
La revue publiée par John Drury dans l’Annual Review of Psychology en 2026 montre combien l’approche par l’identité sociale est devenue centrale dans l’étude des comportements collectifs. Les foules ne sont plus pensées comme des individus perdant leur raison au contact les uns des autres : une identité sociale partagée peut au contraire structurer les comportements et les normes collectives.
Le « nous contre eux » : quand le désaccord devient identitaire
Dès qu’il existe un « nous », un « eux » peut apparaître. Tajfel l’a montré par une expérience étonnante : des participants sont répartis en deux groupes sur des critères volontairement dérisoires, comme leur préférence pour un tableau de Klee ou de Kandinsky, puis doivent distribuer de petites sommes d’argent à des membres anonymes des deux groupes. Alors même qu’ils ne se connaissent pas et que rien ne les oppose, ils ont tendance à favoriser leur propre groupe (Tajfel et al., 1971). Si une étiquette arbitraire suffit à créer une préférence, on imagine l’effet d’appartenances beaucoup plus chargées de sens.
Le problème naît lorsque le désaccord cesse d’être une divergence d’opinion pour devenir une opposition d’identités. « Je ne suis pas d’accord avec cette idée » devient « Tu n’es pas des nôtres ». Lors d’un repas de famille, une discussion sur un sujet sensible peut ainsi basculer : on ne débat plus de l’argument, on commente « les gens comme lui » ou « ceux qui pensent comme ça ». Celui qui pense autrement n’est plus un interlocuteur avec une autre analyse, il devient le représentant d’un groupe auquel on attribue collectivement des intentions et des défauts.
La polarisation peut alors s’autoalimenter. Plus l’autre groupe est perçu comme différent, plus l’identité collective se renforce, et plus cette identité se renforce, plus les différences deviennent saillantes.
La spirale du silence : se taire parce qu’on se croit minoritaire
Voici un mécanisme particulièrement subtil, théorisé par Elisabeth Noelle-Neumann (1974). Prenons un groupe de messagerie réunissant les parents d’une classe, où l’un d’eux propose une décision que plusieurs trouvent discutable. Les premiers messages d’approbation arrivent, enthousiastes. Une personne qui n’est pas d’accord observe cet échange et se dit : « Je suis peut-être la seule à penser cela. » Elle choisit de ne rien écrire, non parce qu’elle a changé d’avis, mais pour éviter le rejet, le conflit, le ridicule ou l’isolement.
Son silence devient invisible. Les autres, voyant uniquement les messages favorables, en concluent que tout le monde semble d’accord, et d’autres approbations s’ajoutent. Les personnes réservées, qui sont peut-être plusieurs, voient l’unanimité apparente se renforcer et se taisent encore davantage. Une opinion perçue comme majoritaire est ainsi davantage exprimée, cette expression augmente sa visibilité, et cette visibilité donne l’illusion d’une majorité plus large encore.
Le résultat est trompeur : une majorité apparente peut être bien plus importante que la majorité réelle. Il arrive d’ailleurs, une fois la réunion terminée, que plusieurs personnes se confient en privé : « Moi non plus, je n’étais pas convaincu. » Le silence d’une personne ne signifie donc pas nécessairement qu’elle est d’accord. Il peut signifier qu’elle ne se sent pas assez en sécurité pour exprimer son désaccord.
L’autorité : une parole plus crédible parce qu’elle vient d’une personne légitime
On n’évalue pas toujours une information à partir de son seul contenu, on tient aussi compte de celui qui la prononce. Une même affirmation sur l’alimentation ou sur la santé ne sera pas reçue de la même manière si elle est énoncée par un voisin, par une personnalité célèbre ou par un professeur en blouse blanche devant un bandeau « expert ». Le contenu est identique, la crédibilité perçue ne l’est pas.
Les travaux de Stanley Milgram sur l’obéissance ont montré combien la présence d’une autorité légitime et la structure d’une situation pouvaient influencer le comportement (Milgram, 1963). Dans la version la plus connue, des participants, à qui l’on demande au nom de la science d’administrer à un autre participant des décharges électriques de plus en plus fortes (en réalité fictives), ont été une majorité à aller jusqu’au bout de l’échelle de tension. Il serait toutefois réducteur d’en conclure que les êtres humains obéissent aveuglément : plusieurs ont protesté, hésité, demandé à arrêter. Ces recherches montrent plutôt que le contexte social, l’autorité perçue et la distribution des responsabilités (« c’est l’expérimentateur qui est responsable, pas moi ») peuvent modifier profondément la manière dont on évalue ses propres actes.
Au quotidien, l’autorité prend des formes variées : scientifique, médicale, politique, institutionnelle, médiatique, professionnelle. Elle peut être parfaitement légitime, car l’expertise existe réellement : on a raison de faire davantage confiance à un chirurgien pour opérer qu’à un inconnu. L’esprit critique peut néanmoins poser une question simple : sur quoi repose exactement cette autorité ? Sur des compétences réelles dans le domaine concerné, des données, une expérience, une réputation, un statut, ou sur le simple fait que beaucoup d’autres lui accordent de la crédibilité ? Un médecin reconnu est légitime pour parler de médecine, mais pas nécessairement pour parler d’économie.
La minorité peut pourtant influencer la majorité
Si l’on est sensible au groupe, est-on condamné à suivre la majorité ? Non. Les travaux de Serge Moscovici sur l’influence minoritaire ont montré que l’influence sociale ne circule pas uniquement de la majorité vers la minorité (Moscovici, 1976). Dans une expérience célèbre, des groupes de six personnes doivent nommer la couleur de diapositives en réalité toutes bleues. Deux complices affirment de façon constante qu’elles sont « vertes ». Malgré leur faible nombre, ils conduisent une partie des autres participants à voir du vert, alors que les groupes sans complices ne commettent presque aucune erreur (Moscovici et al., 1969). Une méta-analyse de Wendy Wood et de ses collègues (1994), portant sur 97 expériences, a établi que les minorités pouvaient exercer une influence notable, en particulier sur des mesures privées ou indirectes, et que la constance dans la défense d’une position était un facteur important.
Une idée minoritaire n’est donc pas insignifiante. Elle peut susciter des interrogations, provoquer des discussions et contribuer, avec le temps, à modifier les représentations collectives. L’histoire sociale en fournit de nombreux exemples. Le droit de vote des femmes a longtemps été défendu par des minorités tenaces, souvent moquées. Au XIXe siècle, le médecin Ignaz Semmelweis soutenait que les médecins devaient se laver les mains entre une autopsie et un accouchement, ce que ses confrères ont longtemps refusé avant que l’hygiène des mains ne devienne une évidence. La minorité n’est pas nécessairement l’erreur, et la majorité n’est pas nécessairement la vérité.
Cultiver son autonomie psychologique
Comprendre la fabrique du consensus n’invite ni à la défiance généralisée ni au rejet systématique de ce qui est partagé par le plus grand nombre. Beaucoup de consensus reposent sur des preuves solides, et l’expertise compte. Il s’agit plutôt de développer une vigilance bienveillante envers ses propres processus : repérer quand une opinion est adoptée par appartenance plutôt que par examen, quand un silence relève de la prudence ou de la peur, quand une émotion collective tient lieu d’argument.
Dans la pratique, cela peut passer par des questions très simples. Face à une information qui suscite une forte réaction, on peut se demander d’où elle vient, qui la relaie et quels éléments ont été mis de côté. Face à une opinion que l’on s’apprête à défendre, on peut se demander ce que l’on penserait si personne ne regardait. Face à un désaccord, on peut s’entraîner à répondre à l’argument plutôt qu’à l’étiquette de celui qui le porte.
Sur le plan thérapeutique, ce travail rejoint une question très concrète : que pense-t-on vraiment, et que pense-t-on par loyauté, par habitude ou par besoin d’être reconnu ? Se donner le temps de la réflexion, diversifier ses sources, accepter l’inconfort du désaccord et oser, parfois, une parole singulière sont autant de manières de retrouver sa liberté intérieure sans se couper des autres. L’autonomie psychologique ne consiste pas à penser contre le groupe, mais à pouvoir appartenir sans se perdre. Pour aller plus loin dans l’analyse des techniques de « persuasion », je vous invite à lire mon guide pédagogique pour reconnaître et contrer les techniques abusives ainsi que l’article qui explique comment le marketing manipule nos désirs.
Stéphane Juvancic « Au delà des crises, métamorph’ose ! » 0695173834
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