Polarisation de la société : les cinq désordres intérieurs qui nourrissent la division

Pourquoi nos sociétés se divisent-elles ? Pourquoi avons-nous tant de difficultés à nous écouter, à nous comprendre et à vivre ensemble malgré nos différences ?

Dans un contexte français marqué par une polarisation politique et sociale croissante, où les oppositions entre la gauche et la droite semblent parfois devenir irréconciliables, une question fondamentale mérite d’être posée : et si nous confondions les symptômes avec les causes profondes du désordre ?

Nous avons tendance à chercher des responsables à l’extérieur de nous-mêmes. Nous désignons un camp, une idéologie, une catégorie de population ou un individu comme étant à l’origine de nos difficultés. Nous nous identifions à une opinion, nous défendons nos convictions et, progressivement, nous finissons par confondre notre identité avec nos croyances.

L’autre devient alors celui qui a tort, celui qu’il faut combattre, convaincre, corriger ou exclure.

Mais que se passe-t-il lorsque nous cessons de regarder uniquement les manifestations extérieures du désordre pour nous intéresser aux mécanismes intérieurs et relationnels qui contribuent à le produire et à le maintenir ?

Nos conflits ne naissent pas uniquement de nos différences. Ils se nourrissent aussi de mécanismes inconscients, de blessures, de projections, de fidélités invisibles et de jeux relationnels que nous reproduisons parfois sans même en avoir conscience.

Le piège de la cause extérieure

La recherche en psychologie sociale éclaire ce mécanisme. Iyengar, Sood et Lelkes (2012) ont montré que la polarisation contemporaine relève moins d’un désaccord d’idées que d’une hostilité affective : on en vient à se méfier de l’autre camp, voire à l’éprouver comme une menace, indépendamment du contenu des positions défendues. Le phénomène est d’autant plus tenace que chacun se perçoit lui-même comme objectif et son adversaire comme biaisé, ce que Pronin, Lin et Ross (2002) ont décrit sous le nom d’angle mort du biais. Haidt (2001) a par ailleurs établi que le jugement moral procède d’abord d’intuitions rapides, la raison venant ensuite les justifier, à la manière d’un avocat plaidant une cause déjà entendue.

Ces constats rejoignent une intuition ancienne de la pensée systémique : ce que l’on reproche à autrui est rarement étranger à ce que l’on n’a pas regardé en soi. La projection et le transfert, au sens où Jung comme Bowen les ont décrits, déplacent vers l’extérieur un conflit intérieur, ce qui dispense d’aller en examiner les racines réelles (Bowen, 1978 ; Jung, 1964). Et puisque nul homme n’est une île, selon la formule de John Donne (1624), ce déplacement ne reste jamais privé : il circule dans les couples, dans les familles, puis dans la cité. Les cinq désordres qui suivent prolongent le cadre des ordres de l’amour décrit par Hellinger (1994), lu ici comme une grille d’observation clinique plutôt que comme une explication causale stricto sensu.

Premier désordre : les limites entre le donner et le recevoir

Le premier désordre naît dans l’interrelationnel, là où se nouent des jeux psychologiques inconscients. Il apparaît lorsqu’on veut donner plus que ce que l’on a, ou donner ce que l’on n’a pas, ce qui revient à puiser dans une ressource inexistante. Tôt ou tard, un retour est attendu, et lorsqu’il ne vient pas, la colère surgit, d’autant plus vive qu’elle se cachait derrière la générosité. Boszormenyi-Nagy et Spark (1973) avaient déjà décrit cette comptabilité invisible des dettes et des mérites qui régit les loyautés familiales.

Le désordre symétrique consiste à recevoir ce dont on n’a pas besoin, par politesse, par peur de blesser, ou pour entretenir un lien. Il ne s’agit donc nullement de se laisser gouverner par les attentes ou la souffrance de l’autre, mais de regarder la réalité telle qu’elle est, et d’accepter intérieurement ce qui est : ce que l’on possède réellement, ce que l’on peut offrir sans s’épuiser, ce que l’on peut recevoir sans s’endetter. Un échange juste suppose cette lucidité.
Dans le débat français, chaque camp distribue à l’autre des leçons, des alertes et des indignations que celui-ci n’a pas demandées, puis s’irrite de ne recevoir en retour ni gratitude ni reconnaissance. Électeurs de gauche comme de droite se disent tour à tour méprisés ou ignorés, et la colère exprimée contre l’adversaire ressemble souvent à une créance impayée.

Deuxième désordre : le non-respect des destins

Le deuxième désordre concerne notre difficulté à accepter la réalité de l’autre.

Nous éprouvons parfois un besoin profond de transformer les personnes que nous aimons, de corriger leurs comportements, de réparer leurs blessures ou de modifier leur trajectoire de vie.

Nous voulons qu’elles changent, qu’elles comprennent, qu’elles guérissent ou qu’elles deviennent enfin conformes à ce que nous estimons bon pour elles.

Cette volonté peut partir d’une intention sincère. Pourtant, elle peut aussi dissimuler une difficulté à accepter la réalité telle qu’elle est.

C’est ici qu’intervient la notion d’amour aveugle. L’enfant, par un amour naïf et profond, veut porter ou alléger le destin de ses proches, parfois au détriment de sa propre vie. Il s’enchevêtre ainsi dans des fidélités inconscientes. Le terme d’intrication vient du latin intricare, enchevêtrer, embrouiller : il désigne un lien inconscient complexe entre des personnes, où les destinations de l’un et de l’autre se confondent. Ces fidélités invisibles, que Boszormenyi-Nagy et Spark (1973) ont mises en évidence, et dont Schützenberger (1993) a popularisé la lecture transgénérationnelle, empêchent de voir la réalité. Sortir de cet enchevêtrement revient à accepter l’autre tel qu’il est, avec son histoire, sans chercher à le transformer.

Dans la vie collective, cette dynamique peut prendre une autre forme : vouloir à tout prix rééduquer ceux qui ne pensent pas comme nous, leur imposer notre vision du monde ou considérer qu’ils doivent nécessairement changer pour devenir acceptables.

L’appartenance politique se transmet fréquemment comme un héritage familial, par fidélité aux parents ou aux grands-parents, de sorte que changer de regard peut être vécu comme une trahison de la lignée. Chaque camp porte ainsi sa propre blessure, sociale pour les uns, identitaire ou sécuritaire pour les autres.

Troisième désordre : le désordre des positions

Le troisième désordre est un désordre de positionnement. Une personne se place durablement en aidant, en protecteur, en parent nourricier, tandis qu’une autre occupe, parfois en miroir, la place de l’enfant exigeant. Cette dynamique est fréquemment liée à ce que la tradition systémique nomme un mouvement interrompu : un enfant séparé, provisoirement ou durablement, de l’un de ses parents, en particulier de sa mère, par une mise en couveuse, un placement précoce chez une nourrice ou un grand-parent, un décès ou un abandon (Hellinger, 1994). La théorie de l’attachement de Bowlby (1969) a montré combien de telles ruptures laissent une empreinte durable sur la façon d’entrer en relation.

Adulte, la personne rejoue alors, dans le couple, l’amitié ou le champ social, un jeu parent-enfant empreint de complaisance, que l’on peut rapprocher du triangle dramatique décrit par Karpman (1968). Chacun occupe un rôle fixe, et l’écoute véritable devient impossible, puisque l’un donne sans entendre et que l’autre réclame sans reconnaître.
Chaque bord se vit en protecteur de ceux qu’il juge vulnérables, les plus fragiles pour les uns, le pays et ses habitants pour les autres, et assigne à l’autre le rôle de l’enfant irresponsable ou du parent défaillant. Dans cette distribution des rôles, personne n’est en position d’écouter, puisque chacun est occupé à nourrir, à corriger ou à réclamer.

Quatrième désordre : la perpétuation de l’exclusion

Le quatrième désordre procède d’une dynamique d’exclusion, souvent inscrite dans le propre système familial, que l’on tend à reproduire à l’extérieur. Chaque fois qu’on exclut quelqu’un, on entre en écho avec la façon dont, dans sa propre lignée, un membre a été mis à l’écart, tu, renié ou oublié, et l’on renforce le désordre au lieu de le résoudre. La psychologie expérimentale confirme la violence de ce geste : l’ostracisme frappe des besoins fondamentaux d’appartenance et d’estime, et ses effets délétères s’observent y compris dans des situations anodines (Williams, 2007).

Le travail consiste alors à repérer, dans sa famille, les membres exclus, ainsi que les parties de soi que l’on rejette et que l’on transfère volontiers sur autrui. Tout être mérite le respect et a droit à sa place, y compris celui dont l’attitude dérange le plus.

Les sondages montrent combien l’exclusion est devenue réciproque : selon une enquête Elabe de février 2026, 91 % des sympathisants de gauche jugent le RN d’extrême droite, et 95 % de ceux de la droite dite républicaine tiennent La France insoumise pour un parti d’extrême gauche. Chaque camp range ainsi l’autre dans la catégorie de l’infréquentable, ce qui rejoue à l’échelle nationale le geste d’exclusion décrit plus haut et le renforce.

Cinquième désordre : le jugement, ce poison

Le cinquième désordre est le jugement. On se place en juge, on condamne, et cette condamnation s’accompagne d’une indignation moralisatrice qui relève de ce que l’on peut appeler un faux pouvoir : le sentiment de puissance procuré par la certitude d’avoir raison. Dans cette posture, on devient incapable de se mettre dans les souliers de l’autre, ou de gravir sa colline pour regarder le paysage depuis son point de vue. Or aucune réconciliation n’est possible depuis la chaire du juge.

Ce poison est puissamment alimenté par l’opinion publique, qui valorise l’indignation et récompense la certitude. Iyengar et al. (2012) comme Haidt (2001) convergent ici : l’appartenance au groupe prime, et le jugement devient un marqueur d’identité autant qu’un avis. Renoncer à juger ne signifie pas renoncer à discerner, ni approuver l’inacceptable : cela suppose de tenir ensemble la fermeté des limites et la reconnaissance de l’humanité de l’autre.

Revenir à soi pour apaiser le collectif

Nous vivons dans une époque où chacun semble sommé de choisir son camp, d’affirmer son identité et de défendre ses convictions contre celles des autres.

Pourtant, aucune société ne peut durablement se construire sur la seule confrontation des certitudes.

Nous avons besoin de désaccords, de débats, de confrontations d’idées et de la possibilité de dénoncer les injustices. Mais nous avons également besoin de préserver les conditions qui rendent la rencontre possible.

Cela suppose de reconnaître que l’autre n’est pas uniquement le représentant d’une opinion, d’un groupe ou d’une idéologie. Il est aussi une personne dont l’histoire, les expériences et les besoins ne se résument pas à ce que nous percevons d’elle.

Le travail thérapeutique nous enseigne l’importance de regarder au-delà des symptômes, d’explorer les dynamiques relationnelles et de comprendre comment certains fonctionnements se maintiennent au fil du temps.

Cette démarche ne consiste pas à chercher systématiquement une cause cachée à chaque conflit, ni à considérer que toutes les positions se valent. Elle consiste à élargir notre regard pour mieux comprendre ce qui se joue, en nous-mêmes comme dans nos relations.

Le véritable changement commence lorsque nous cessons de nous demander uniquement ce que l’autre devrait changer et que nous acceptons d’interroger notre propre manière de participer à la relation.

Nous ne pouvons pas imposer la conscience à autrui. Nous ne pouvons pas obliger quelqu’un à nous comprendre. Nous ne pouvons pas effacer nos différences par la seule force de notre volonté.

En revanche, nous pouvons apprendre à mieux donner et recevoir, à respecter les limites de l’autre, à retrouver notre juste place, à ne pas reproduire aveuglément les exclusions et à suspendre nos jugements pour laisser place à une compréhension plus profonde.

Ce travail intérieur ne résoudra pas, à lui seul, tous les désordres du monde. Mais il peut transformer notre manière d’y prendre part.

Car la paix collective ne se décrète pas uniquement depuis les institutions. Elle se construit aussi, chaque jour, dans la manière dont nous nous parlons, dont nous nous écoutons et dont nous reconnaissons notre humanité commune.

Avant de chercher à changer le monde en combattant ceux que nous considérons comme responsables de son désordre, prenons le temps d’observer les mécanismes que nous entretenons nous-mêmes.

Non pas pour nous culpabiliser mais pour retrouver une liberté intérieure, une responsabilité relationnelle et une capacité de discernement sans lesquelles aucune transformation durable ne peut véritablement s’enraciner.

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