If It Bleeds, It Leads : Sang, Spectacle et Domination des Foules : de Rome à la MMA

De la presse de caniveau aux octogones télévisés, une même mécanique de contrôle social

 L’économie de l’attention et la grammaire du sang

Lorsque Rupert Murdoch formula ce principe éditorial devenu axiome du journalisme populaire  » if it bleeds, it leads « , il ne faisait pas qu’énoncer une recette commerciale. Il révélait, avec une franchise désarmante, l’architecture profonde d’un système de captation de l’attention humaine fondé sur l’exploitation de nos réponses neurobiologiques les plus archaïques.

Du point de vue de la psychologie évolutionniste, cette logique est parfaitement cohérente. Le cerveau humain est câblé pour détecter en priorité les signaux de danger, de mort et de violence. L’amygdale, structure limbique centrale dans le traitement émotionnel, réagit à ces stimuli avec une intensité et une rapidité bien supérieures à celles qu’elle mobilise face à une information abstraite ou nuancée. Les médias de masse, en plaçant systématiquement le sang, le crime et la catastrophe en première ligne, ne font qu’optimiser leur produit en fonction de cette réalité neurologique. C’est ce que la psychologie cognitive désigne comme le biais de négativité : notre tendance innée à accorder davantage de poids cognitif et émotionnel aux informations négatives qu’aux positives.

Murdoch a systématisé cette intuition en un modèle industriel. Au Sun, la formule fut déclinée en trois composantes complémentaires : le sang (faits divers violents, accidents, drames), le sexe (la célèbre Page 3, nudité institutionnalisée au cœur d’un quotidien d’information), et le football, cette religion laïque de masse permettant l’identification tribale et l’émotion collective régulière. À cela s’ajoutèrent les manchettes à fort chargement émotionnel, le storytelling de proximité (la grand-mère dépouillée de son sac, le caniche écrasé), et la primauté systématique de l’information locale sur l’internationale. Cinq mille morts dans une catastrophe lointaine suscitent moins d’identification qu’un voisin de rue en difficulté : c’est ce que le sociologue Johan Galtung nomma, dès 1965, le critère de proximité culturelle dans les valeurs-nouvelles (news values).

 Le storytelling comme vecteur d’identification et d’anesthésie critique

La sociologie des médias a largement documenté le fait que le récit émotionnel, l’histoire individuelle, le destin singulier, le visage humain donné à l’abstraction, est infiniment plus efficace que le chiffre ou l’analyse pour générer de l’engagement. Paul Slovic a démontré expérimentalement ce qu’il appelle l’effondrement de la compassion (psychic numbing) : notre empathie ne croît pas proportionnellement au nombre de victimes ; elle s’émousse au contraire à mesure que l’échelle augmente. Une victime identifiée, nommée, photographiée, mobilise davantage d’affect que dix mille morts anonymes.

La presse tabloïd a érigé ce phénomène en méthode éditoriale. En ancrant chaque récit dans un personnage, une situation quotidienne, un affect universel (la peur, la colère, la pitié), elle crée les conditions d’une identification immédiate qui court-circuite la pensée analytique. Le lecteur ressent avant de penser,  et souvent, ne pense plus. C’est précisément ce que le philosophe Bernard Stiegler désignait comme une forme de prolétarisation cognitive : l’externalisation et l’appauvrissement progressif des capacités de délibération individuelle sous l’effet des industries de programme.

L’information locale joue ici un rôle stratégique complémentaire. En ancrant les récits dans le territoire vécu du lecteur, elle nourrit une forme de « parochialisme affectif » qui réduit l’horizon de préoccupation morale. Ce qui est loin, géographiquement, culturellement, glisse vers l’indifférence. Ce qui est proche mobilise. Les empires médiatiques populaires ont bien compris qu’une presse qui parle du quartier fidélise mieux qu’une presse qui parle du monde.

 Panem et circenses : La continuité d’une politique de l’abrutissement

L’historien ne peut manquer de reconnaître dans cette architecture moderne l’écho d’une stratégie bien plus ancienne. La formule attribuée au poète romain Juvénalpanem et circenses, le pain et les jeux du cirque, synthétise ce que les élites de la Rome impériale avaient compris avec une lucidité cynique : un peuple nourri et diverti est un peuple qui ne gouverne pas.

Les jeux du Colisée n’étaient pas qu’un divertissement. Ils constituaient un dispositif de régulation sociale d’une sophistication remarquable. Les gladiateurs offraient à la plèbe romaine la catharsis de la violence, l’intensité de l’enjeu mortel, l’identification tribale à un champion, et la jouissance d’un pouvoir de vie et de mort exercé collectivement (le pouce levé ou baissé). Aristote avait théorisé la catharsis comme purge des passions par le spectacle tragique ; Rome l’avait industrialisée en spectacle de masse.

L’analogie avec notre époque est troublante dans sa précision. Le sang du gladiateur est devenu le KO de l’octogone. L’arène est devenue télévisée, puis « streamée. » La foule du Colisée est devenue audience mondiale. Mais la structure anthropologique demeure : désignation d’un espace rituel de violence légitimée, identification à des champions, catharsis collective, et — surtout, dérivation de l’énergie sociale vers le spectacle plutôt que vers la délibération politique.

 L’émergence de la MMA comme paradigme contemporain du spectacle sanglant

La Mixed Martial Arts constitue, dans cette perspective, un cas d’étude particulièrement révélateur. Née dans les marges, longtemps qualifiée de human cockfighting (combat de coqs humains)  par ses détracteurs, la MMA a connu en deux décennies une ascension fulgurante vers le statut de sport global, portée par l’UFC et ses partenaires médiatiques. Cette trajectoire n’est pas le fruit du hasard : elle répond point par point aux critères de l’économie de l’attention héritée de Murdoch et portée de nos jours à son paroxysme  par un certain Trump ou autres CNews en France.

La MMA offre d’abord une violence authentique et non sublimée. Contrairement à la boxe, dont les règles tendent à ritualiser et à distancier la brutalité, l’octogone met en scène des corps entiers qui se soumettent, s’étranglent, s’écrasent. Le sang y est fréquent, visible, filmé en gros plan. Il n’est pas accidentel : il est constitutif de l’expérience « spectatorielle » du show business (économie du spectacle) ou de la démarche marketing. Les highlight reel du MMA, ces compilations virales de KO et de soumissions,  circulent sur les réseaux sociaux avec une efficacité algorithmique que n’aurait pas reniée un rédacteur en chef du Sun.

La MMA emprunte ensuite au storytelling tabloïd sa structure narrative. Chaque combat est précédé d’une dramaturgie soignée : conférences de presse à haute tension émotionnelle, trash talk institutionnalisé, histoires personnelles de résilience et de sacrifice mises en scène dans des documentaires promotionnels. Le combattant est d’abord un personnage, avec son archétype (le héros rédempteur, le vilain calculateur, l’outsider improbable), avant d’être un athlète. La violence physique imminente est ainsi encadrée par une grammaire narrative qui en maximise la charge émotionnelle.

Enfin, la MMA reproduit la structure tribale que Murdoch avait identifiée dans le football. Les identifications nationales, ethniques, régionales y sont cultivées avec soin. Un combat entre un représentant irlandais et un Brésilien n’est jamais seulement un duel athlétique : c’est une rencontre de deux allégeances collectives, un transfert de la violence intergroup­ale vers l’arène confinée et ritualisée.

 Pouvoir, spectacle et désir de servitude

La question qui se pose alors n’est pas simplement celle de la manipulation — terme qui suppose une résistance possible de la part du manipulé. Elle est plus profonde : pourquoi ces dispositifs fonctionnent-ils ? Pourquoi le sang vend-il ? Pourquoi les foules se précipitent-elles, hier au Colisée, aujourd’hui devant l’octogone ou la Une du tabloïd ?

Étienne de La Boétie, au XVIe siècle, avait posé cette question avec une acuité restée inégalée dans sa Discours de la servitude volontaire : les tyrans n’ont pas besoin de contraindre les foules, car les foules se livrent d’elles-mêmes à qui leur offre le spectacle de leur propre servitude. Le désir de domination, projeté sur le champion de l’arène, satisfait par procuration ce que l’existence ordinaire interdit. La violence légitimée du spectacle est une soupape, pas une menace pour l’ordre établi, elle en est au contraire le gardien le plus efficace.

Du point de vue de la sociologie critique, Guy Debord avait formulé ce diagnostic en termes de Société du spectacle (1967) : dans une société où les relations sociales sont médiatisées par les images, la contemplation passive remplace l’expérience directe et la participation politique. Le spectacle, qu’il soit gladiatorial, octogonal, rectangulaire ou tabloïdesque n’est pas un accident de la modernité : il est un instrument structurel de délégitimation de la pensée collective au profit de la jouissance individuelle différée.

Les élites politiques et économiques n’ont pas tant inventé ce besoin qu’elles ne l’ont trouvé, nourri, et institutionnalisé. Murdoch n’a pas créé le goût du sang : il a industrialisé son extraction. L’UFC n’a pas inventé la fascination pour la violence : elle en a fait un marché global de plusieurs milliards de dollars. La question n’est pas la culpabilité de ces acteurs, elle est la persistance anthropologique d’un désir que toute civilisation doit choisir délibérément de transcender ou d’exploiter.

 Vers une écologie de l’attention

Comprendre ces rouages n’est pas un exercice de cynisme, mais une nécessité éthique. Dans une époque où l’attention est devenue la ressource la plus convoitée de l’économie numérique, où les algorithmes ont appris à maximiser l’engagement émotionnel avec une précision que Murdoch n’aurait pas imaginée, la capacité à reconnaître les structures du spectacle est une forme de lucidité politique fondamentale.

La presse de caniveau, le Colisée, l’octogone de la MMA partagent une même grammaire : désigner un espace où la violence est permise, y projeter le désir et la peur, et laisser la foule s’y épuiser. Ce que Rome appelait ludi, ce que Murdoch appelle lead, ce que l’UFC appelle event, tout cela relève d’une même économie de l’émotion qui a pour fonction, consciente ou non, de maintenir les foules dans un état de réactivité affective incompatible avec la réflexion politique approfondie.

Reconnaître ce mécanisme, c’est déjà commencer à s’en affranchir. N’est ce pas là le plus beau joyau que puisse nous offrir l’énergie de Pluton en verseau ces vingt prochaines années ?

Références bibliographiques

Debord, G. (1967). La Société du spectacle. Buchet-Chastel.

De La Boétie, É. (1548/2002). Discours de la servitude volontaire. Mille et une nuits.

Galtung, J. & Ruge, M. H. (1965). The structure of foreign news. Journal of Peace Research, 2(1), 64–91.

Juvénal. Satires, X, 81. (trad. P. de Labriolle & F. Villeneuve, Les Belles Lettres, 1921).

Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. Farrar, Straus and Giroux.

Slovic, P. (2007). « If I look at the mass I will never act »: Psychic numbing and genocide. Judgment and Decision Making, 2(2), 79–95.

Stiegler, B. (2004). De la misère symbolique — L’époque hyperindustrielle. Galilée.

Tversky, A. & Kahneman, D. (1974). Judgment under uncertainty: Heuristics and biases. Science, 185(4157), 1124–1131.

Whannel, G. (2002). Media Sport Stars: Masculinities and Moralities. Routledge.

Zillmann, D. (1991). Television viewing and physiological arousal. In J. Bryant & D. Zillmann (Eds.), Responding to the Screen. Lawrence Erlbaum Associates.

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